Produire des hybrides en un an au Québec
 

par Robert Muckle


Depuis maintenant trois ans, je fais chaque année des expériences en vue d’améliorer ma production d’hybrides d’hémérocalles. J’ai d’abord développé une façon un peu particulière de conserver mes graines d’hémérocalles afin d’obtenir un pourcentage plus élevé de germination. Comme ce n’est pas ici mon propos, je traiterai de cet aspect dans un prochain article. Tout le monde sait qu’il est difficile au Québec d’obtenir des hybrides en fleur après seulement une année. Je pense avoir trouvé une façon de faire qui permettrait aux hybrideurs québécois de produire des hybrides en une année seulement (du moins un pourcentage élevé). La façon de faire tient à deux principes simples : des plantules avec un bon système racinaire et un environnement chaud pour les racines des plantules après la plantation. En 2010, 85 % de mes hybrides plantés en 2009 ont fleuri (voir photos ci-dessous). Vous me direz que l’été 2010 a été magnifique et que le résultat obtenu y est directement lié. Laissez-moi d’abord vous décrire le type de température que l’on retrouve chez moi en montagne.

Plate-bande hors terre à la mi-juillet 2010

Tous les plants en bacs hors terre ont seulement 13 mois

Le premier facteur de ma réussite est lié aux contenants que j’utilise pour semer mes graines. Permettez-moi de vous expliquer la démarche suivie pour réaliser ces contenants. À l’automne 2006, lorsqu’est venu le temps de déterminer quel type de contenants j’allais utiliser pour semer mes graines, j’ai dû tenir compte de l’espace dont je disposais et du nombre de plantules que je voulais produire annuellement. Comme je ne disposais que d’une surface de cinq pieds par quatre pieds et que je voulais être en mesure de produire jusqu’à quatre cents plantules par année, je ne disposais que de peu de possibilités au niveau des contenants. J’ai d’abord éliminé tout ce qui demandait du repiquage, car j’étais convaincu que tout stress inutile causé au système racinaire ne ferait que retarder la floraison. Donc, pas de gros pots contenant plusieurs graines qu’il faudrait repiquer et ainsi risquer d’abimer les racines lors de la plantation. Les multicellules que l’on retrouve sur le marché ne répondaient pas non plus à mes critères, car elles ne permettaient pas de faire croître des plantules pendant quatre à cinq mois dans le même contenant. J’ai enfin fixé mon choix sur les multicellules utilisées pour produire des conifères, de petites cellules de un pouce et quart à un pouce et demi de diamètre par environ cinq pouces de profondeur. Un choix qui répondait à mes critères quant à l’espace dont je disposais et qui me permettrait de conserver les plantules pendant quelques mois sans avoir à perturber leur système racinaire. Mon choix s’est vite avéré impossible, les fournisseurs de ces multicellules ne vendant qu’en très grande quantité, cela devenait trop onéreux. Devant cette impasse, je n’avais d’autre choix que de créer moi-même le système de mes rêves. Sur la surface dont je disposais, il m’était possible de placer dix bacs standard utilisés pour les multicellules; il fallait donc que chaque bac contienne quarante cellules pour obtenir le chiffre magique de quatre cents. Ma première solution a consisté à fabriquer un moule que je pourrais utiliser pour mouler sous vide avec du polystyrène. La fabrication du moule s’est rapidement avérée beaucoup trop complexe compte tenu du temps dont je disposais. Heureusement pour moi, car cette solution aurait donné les mêmes résultats que donnent tous les pots coniques (ils le sont tous, démoulage oblige), un système racinaire complètement enchevêtré, des racines qui heurtent le pourtour du pot et qui tournent en rond cherchant la sortie. Des racines qui tournent en rond gaspillent de l’énergie ce qui ne sert en rien au développement du plant. J’ai fait le choix d’utiliser des tubes; après quelques recherches, j’ai opté pour le tuyau utilisé dans les systèmes d’aspirateur central pour les raisons suivantes : bon diamètre, épaisseur minimale et coût raisonnable. Il ne me restait qu’à trouver une solution simple pour retenir la terre puisque mes tubes n’avaient pas de fond. Pour continuer dans la simplicité, une simple bande de moustiquaire fixée à l’aide de deux rubans-cache retenait le moustiquaire le temps que les racines s’en chargent (voir photos 3, 4 et 5). Dans ces multicellules, je ne fais de l’arrosage par le haut qu’au début de la germination et pour m’assurer que la partie supérieure du sol reste humide, sinon l’arrosage et les engrais se font directement dans les bacs qui contiennent les tubes donc par le bas. Les racines descendent directement au fond du tube, en ligne droite sans tourner en rond et dès qu’elles atteignent le bac, elles cessent de pousser ayant atteint la zone idéale pour alimenter le plant. En plus des racines ligneuses, des racines tubéreuses apparaissent même à ce stade de développement. Vous avez là le premier principe pour atteindre l’objectif visé, produire des hybrides en un an au Québec.

4 modules de 10 cellules dans un bac pour multi-cellules

Plantules en février 2010

Module de 10 cellules avec au fond du moustiquaire - à droite, extracteur de plantules

Plantules 2010 sous éclairage fluorescent

En 2010, 2 plates-bandes de plantules en pleine terre au début sept.

En bac celles de l’an passé avaient le double de grosseur en juillet.

Plants de 14 mois (fin août 2010)

Ce plant avait 14 éventails à la fin septembre lorsque je l’ai coupé

Mon jardin est situé dans les Appalaches et de surcroit en pleine forêt. Mon coin de paradis est zoné 4b, ce qui est sans doute vrai en ce qui concerne la température hivernale, mais pour ce qui est de la température estivale, ça ressemble beaucoup plus à une zone 3. Mon lilas commun (seringa vulgaris) est une bonne référence pour comparer des températures en prenant en compte le moment de floraison. Mon lilas fleurit une semaine plus tard que ceux que l’on retrouve au village (Saint-Damien de Buckland) qui est situé à peine à quatre kilomètres de chez moi. Si je compare avec Québec, c’est trois semaines et plus de différence et avec Montréal, j’aime mieux ne pas y penser. Entre le village de Saint-Damien et mon jardin, la température chute de deux degrés Celsius. Même si l’été fut extraordinaire, le printemps par contre fut extrêmement difficile pour les plantules de 2009. Fin avril, alors que les plants ont à peine quelques pouces de hauteur, voilà que le mauvais temps se met de la partie, deux jours avec quinze centimètres de neige puis, dans la première semaine de mai, un autre cinq centimètres de neige et pour terminer le tout, dans la deuxième semaine de mai, cinq nuits consécutives de gel dont une à moins huit degrés Celsius. Mes plants étaient dans un état pitoyable et je n’espérais guère plus qu’une centaine de floraison pour la saison. Malgré tout, j’ai eu droit à plus de trois cents plants en fleur. Pour ce qui est du reste de la saison, même si l’été 2010 fut exceptionnel, la plupart des nuits en juillet ne dépassait guère les quinze degrés Celsius et à partir du mois d’août le mercure oscillait près des dix degrés pour descendre en bas des dix degrés dès septembre (exception faite de quatre nuits entre dix-sept et dix-neuf degrés fin août début septembre). Je pense que pour la plupart d’entre vous, vous bénéficiez d’une température plus clémente que la mienne et si ça fonctionne chez moi ça ne peut que fonctionner chez vous.

Le second principe est arrivé tout à fait par accident et n’a pas été planifié en vue d’atteindre cet objectif. À l’automne 2008, comme j’en avais assez de m’éreinter à creuser des plates-bandes dans un sol très rocailleux, j’ai décidé de me fabriquer des plates-bandes hors terre, histoire de me faciliter la vie. Mes bacs ont vingt-quatre pieds de longueur, quatre pieds de largeur et treize pouces et demi de hauteur (voir photos au haut de la page). Au printemps 2009, j’ai planté une partie de mes plantules dans ces deux bacs et le reste a été mis en pot. Dans les bacs, les plantules ont poussé à une vitesse folle et la plupart avaient deux éventails à la fin de l’été ; pourtant, l’été 2009 n’est pas passé dans les annales. Fin août, 15 % de mes plantules avaient déjà une hampe florale, mais comme les nuits sont trop froides à cette période de l’année et que les fleurs n’arrivaient pas à ouvrir correctement, j’ai coupé les hampes florales pour ne pas épuiser inutilement les plants. Les plants ont très bien passé l’hiver malgré certaines appréhensions (je craignais pour les plants placés sur les bords du bac). En 2010, malgré un printemps difficile, les plants ont poussé de façon phénoménale, la très grande majorité ayant au moins deux éventails, plusieurs trois, quatre et même cinq éventails (en fin d’été le maximum trouvé fut de 14 éventails pour un même plant). Soixante-quinze pour cent de mes plants ont fleuri dont plusieurs avec deux hampes florales. Les plants qui avaient été mis en pot en 2009 ont été plantés en terre et seulement 10 % ont fleuri avec un seul éventail. C’est seulement deux semaines après la visite de mon ami Jocelyn Blouin et de son épouse Judith qu’une petite phrase qu’il a prononcé lors de sa visite : « tes bacs emmagasinent de la chaleur » que ces mots ont soudainement pris tous leurs sens. Bien sûr, les bacs hors terre emmagasinent la chaleur durant le jour et permettent à la terre de demeurer plus chaude durant la nuit. C’est simple, mais c’est vraiment évident. Dès cet automne, je construis deux autres bacs hors terre et je me propose de faire de même avec mes autres plates-bandes. Pour aller chercher le maximum de chaleur, je vais peindre de couleur sombre mes deux prochains bacs enfin de voir si cela fait une différence par rapport aux deux autres. Malgré l’été magnifique de 2010, les plantules que j’ai plantées en pleine terre ont à peine, à la fin août, la moitié de la grosseur que mes plantules en bac avaient à la fin juillet 2009. Voilà, le deuxième principe est simple : de la chaleur et de la chaleur.

Pendant que je rédigeais ce texte, j’ai commencé à enlever les plants que je ne désire pas conserver pour l’hybridation et j’ai constaté que les plants en bac hors terre avaient un système racinaire aussi développé que des plants de deux et trois ans en pleine terre. Un autre signe que la chaleur des bacs est bénéfique au développement des racines et donc des plants.


p.s. Pour ceux qui n’ont pas encore attraper le virus de l’hybridation, de petits bacs hors terre vous permettraient d’accélérer le développement de vos nouvelles acquisitions ou de propager plus rapidement des plants que vous désirez partager.


Robert Muckle, septembre 2010